Quelles stratégies agricoles adopter pour nourrir demain deux milliards d’Africains ?

La population africaine est appelée à doubler à l’horizon 2050, selon les projections des Nations unies. Comment nourrir demain près de 2,3 milliards d’Africains ? C’est à cette question que Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur au Sénégal, Algérie, Burkina, Cameroun, Ghana et RDC, s’attaque dans un rapport publié le 13 septembre 2021 par la fondation Jean Jaurès. Dans une rare synthèse, le diplomate et universitaire écarte les tentations de la révolution verte et de l’agro-business. Il propose au contraire de s’appuyer sur “l’énorme potentiel” de l’agriculture familiale africaine.

Franceinfo Afrique : Dans votre rapport intitulé “L’Afrique à la reconquête de sa souveraineté alimentaire”, vous allez d’emblée à contre-courant d’une idée que l’on peut avoir d’une Afrique vide où la terre est disponible en grande quantité.

Pierre Jacquemot : Il y a en réalité très peu de terres oisives (non utilisées) en Afrique. Les multinationales et les Etats étrangers qui veulent acheter des terres tentent de nous faire croire qu’il y a énormément de terres vacantes dans le continent alors qu’elles manquent dans les autres continents. Cette idée est fausse. Toutes les observations notamment satellitaires montrent qu’il n’y a qu’une centaine de millions d’hectares disponibles pour l’agriculture, au mieux. Si l’on tient compte de la dégradation des sols liée notamment à la désertification, il n’y a en réalité qu’environ 50 millions d’hectares utiles mobilisables pour l’activité agricole. Ce qui est très peu pour un continent qui va voir sa population doubler en 30 ans. Le risque, c’est que la poursuite de conquête de nouvelles terres agricoles se fasse au détriment des forêts ou des espaces dévolus aux activités pastorales. Avec pour conséquences des risques de conflits entre éleveurs et agriculteurs. La seule solution pour l’Afrique réside dans l’augmentation de ses rendements, c’est-à-dire intensifier les activité agricoles sur les surfaces existantes.

Augmenter la productivité agricole, mais selon vous le modèle de la révolution verte, à l’indienne, n’est pas adapté à l’Afrique…

La révolution verte est basée sur l’irrigation massive, ce qui est très bien, mais aussi sur le recours aux engrais chimiques, avec parfois des labours profonds très mauvais pour la régénération des sols et une mécanisation souvent sur des très grandes exploitations. Ce modèle a peut-être produit des résultats en Inde dans les années 1960-1980, mais il n’est pas adapté aux petites exploitations familiales qui représentent 60 à 70% de l’agriculture africaine. La révolution verte n’est pas le bon modèle pour l’Afrique, même s’il a longtemps été soutenu par les grandes fondations et banques de développement. Aujourd’hui, les experts ont complètement changé d’optique. On regarde l’agriculture paysanne africaine comme ayant un potentiel formidable pour peu qu’on améliore les rendements en lui offrant une large variété d’options techniques assorties de conseils efficaces, qu’on revitalise la biomasse des sols notamment par l’agroécologie, qu’on lutte contre les maladies et les ravageurs. Que l’on réduise aussi les pertes après récoltes, qui tiennent au fait que les marchés sont mal organisés, les routes insuffisantes ou impraticables.

Le bon modèle selon vous c’est l’agroécologie et l’intensification raisonnée. De quoi s’agit-il exactement ?

Ce sont des pratiques agricoles qui s’inspirent parfois des savoirs paysans, qui visent fondamentalement le renouvellement de la biomasse et l’entretien de la fertilité des sols. Cette agriculture s’appuie sur des apports en engrais naturels, par exemple d’origine animale. Elle cohabite donc bien avec l’élevage mais aussi avec l’arbre juxtaposé à l’espace agricole. On pense à l’acacia albida au Sahel qui fixe l’azote et offre des engrais verts. Une telle agriculture doit évidemment bénéficier de semences performantes, parfois d’origine paysanne mais renouvelées et améliorées, et a priori pas d’OGM qui rendent les paysans dépendants aux multinationales. Il s’agit donc d’un ensemble de pratiques qui permettent une production importante, de qualité mais qui préservent, voire améliorent la fertilité des sols. Les nouvelles technologies de l’information apportent leur concours aux mutations en cours de l’agriculture familiale. Ainsi, les téléphones mobiles permettent aujourd’hui de s’informer sur la météo, sur les prix sur les marchés, sur les nouvelles semences disponibles.

Autre contre intuition : en Afrique, l’exode rural ne va pas vider les campagnes.

L’exode rural ne suit pas les schémas que nous avons connus en Europe lors des trois siècles passés. En Afrique, la population dans les campagnes augmente. Elle trouve du travail dans les exploitations proches des centres urbains. Souvent les jeunes vont travailler en ville quelques mois dans l’année, et puis reviennent suivant la saison dans leur village. De toute manière, l’insertion des jeunes dans les activités salariées dans les villes restera limitée et l’industrialisation n’absorbera qu’une petite partie des 20 à 30 millions de jeunes qui arriveront chaque année sur le marché du travail. L’agriculture et l’agro-industrie ont en revanche un fort potentiel d’emplois. Sous certaines conditions. Que les communautés rurales leur accordent des terres à cultiver. Bien formés et conseillés, ils pourront mieux cultiver, mieux conserver, mieux transformer les produits. Avec des projets de reforestation, d’agriculture maraîchère péri-urbaine… Toutes ces activités peuvent créer un grand nombre d’emplois. L’agriculture, c’est bien, encore faut-il qu’elle trouve des débouchés dans les villes. L’enjeu est important. Il porte sur le modèle de consommation des urbains. Plutôt que de consommer du riz, du blé ou du lait en poudre importés, ils doivent s’engager davantage dans le “manger local” et consommer du riz local, sorgho, manioc, maïs, lait, volaille, poisson de la pisciculture paysanne. Il y a un lien étroit entre le dynamisme de l’agriculture et l’évolution des marchés urbains. Avec en outre l’ouverture de plus larges échanges régionaux, l’urbanisation peut tirer l’agriculture vers plus de productivité.

Vous mettez l’accent sur l’électrification rurale, une véritable révolution, selon vous.

Tous les pays se lancent dans cette énergie décentralisée, basée sur les panneaux solaires et les petites éoliennes qui permettent par exemple de créer des “kiosques énergie” ou des mini-réseaux dans les villages. Pour s’éclairer, pour recharger son téléphone, pour faire tourner des moulins à céréales, pour assurer une chaîne de froid, congeler et transformer les produits agricoles, mais aussi faire fonctionner des pompes pour la petite irrigation. D’autant que les panneaux solaires et les batteries ont vu leurs prix fortement baisser. Des formes originales de paiement des services se développent, gérés directement par téléphone comme on peut le voir au Kenya, un pays pionnier sur plusieurs registres. L’électrification c’est une véritable révolution dans les villages.

Vous insistez fortement sur l’autonomisation des femmes.

Les femmes occupent une place centrale dans l’agriculture de subsistance. Elles sont au cœur de l’économie domestique et du bien-être des communautés rurales et jouent un rôle social essentiel – parfois non reconnu – en leur sein. Elles sont incontournables dans les activités de transformation, de conservation et de commercialisation des produits agroalimentaires. Pourtant, elles ne sont jamais propriétaires des terres, sont rarement consultées pour prendre les grandes décisions, sur l’affectation des terres, ou sur le choix des cultures. La conquête d’une plus grande autonomie des femmes est une variable essentielle, peut-être la plus décisive, dans le développement futur de l’agriculture africaine.

Vous consacrez un chapitre de votre livre à l’insécurité du foncier. Vous constatez que seulement 5% des terres sont immatriculées dans des cadastres ou des titres fonciers, ce qui empêche les paysans de s’investir sur la durée.

Pour que les agriculteurs investissent dans leurs parcelles, dans l’irrigation ou l’achat d’équipement, il faut sécuriser le foncier. La privatisation des terres et la distribution de titres fonciers préconisées par la Banque mondiale se heurtent à la culture communautaire du monde rural. D’autres solutions sont expérimentées. Les approches alternatives qui tentent de reconnaître la diversité des droits existants et la pluralité des normes d’accès à la terre et à ses ressources promeuvent de nouvelles règles juridiques, plus proches des formes locales d’appropriation de la terre et des ressources. Des opérations de titrement “simplifié et sécurisé”, consistant à enregistrer les droits d’occuper, ont été lancées dans certains pays, comme au Bénin ou au Niger, depuis le début des années 1990. En Afrique, comme ailleurs, il faut savoir écouter les acteurs du terrain et s’adapter aux contextes culturels. C’est la clé de la réussite.

Une interview accordée à Franceinfo Afrique

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